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Ripoll Roger

Alphonse Daudet et la Camargue

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Alphonse Daudet et la Camargue

ALPHONSE DAUDET ET LA CAMARGUE.



Daudet n’a fait qu’un bref séjour en Camargue, et il semble n’en avoir vu qu’une très petite partie, entre le Rhône et l’étang de Vaccarès. A considérer les effets qu’une expérience si limitée a produits dans son œuvre, on reconnaîtra des traits essentiels de sa sensibilité et de son art : la vivacité des impressions et la fidélité d’une mémoire qui les conserve dans toute leur fraîcheur, au point de nourrir la création littéraire à plusieurs années de distance.
Tout est venu de cette partie de chasse de l’hiver 1866, dans laquelle Daudet a accompagné les frères Ambroy, ses hôtes de Fontvieille. Il a voulu tout de suite exprimer ce qu’il avait ressenti dans ce contact avec la Camargue, et il l’a fait avec un court poème en provençal, La Cabano, daté de mars 1866, qu’il a envoyé à Mistral et qui a paru dans l’Armana prouvençau pour 1867 (ce poème servira d’épigraphe au Trésor d’Arlatan). Il songeait aussi, comme il l’annonçait à Timoléon Ambroy en septembre, à accorder une place à la Camargue dans les Lettres de mon moulin qu’il écrivait pour L’Evénement.
Ce projet n’a pas été réalisé alors, mais le décor de la Camargue restait présent à l’esprit de Daudet. En 1869, quand il travaille à sa pièce L’Arlésienne (qui sera représentée en 1872), il transporte en Camargue l’action qui, dans la nouvelle, était située à Fontvieille. Il écrit à Mistral : « Le mas que je dépeins est un mas que j’ai vu là-bas, - le Mas de Giraud ». Il utilise également, pour le deuxième tableau, un site bien caractéristique, les bords de l’étang de Vaccarès.
Il gardait le désir d’évoquer plus longuement ce qu’il avait vu en Camargue. En 1871, il note dans un de ses carnets : « De toutes les notes poétiques que j’ai sur la Camargue, tirer une nouvelle très personnelle, sorte de journal, avec de l’amour ». Il faut pourtant attendre 1873 pour que cette intention se concrétise, et sous une forme très différente, puisqu’il n’y a pas d’intrigue amoureuse dans En Camargue, texte paru dans Le Bien public des 24 juin et 8 juillet, puis recueilli dans Robert Helmont (1874) avant de passer dans les Lettres de mon moulin, où nous le lisons aujourd’hui.
Daudet n’en finit jamais avec ses souvenirs, qui reparaissent dans toute leur force au terme de longs cheminements. En 1891, il a eu l’idée d’une pièce, dont la donnée centrale serait la venue en Camargue d’un Parisien qui cherche à se délivrer de son amour pour une actrice en se réfugiant dans la solitude. En fait, les personnages et l’intrigue vont subir des transformations considérables, tandis qu’à la forme théâtrale se substituera celle de la nouvelle : c’est Le Trésor d’Arlatan, rédigé en 1895 et, après des publications dans la presse, paraissant en volume en 1897, année de la mort de l’écrivain.
Dans Le Trésor d’Arlatan comme dans En Camargue, Daudet multiplie les descriptions de paysages camarguais, et d’une œuvre à l’autre il reprend littéralement bien des passages. Mais, alors que dans En Camargue il insistait sur le pittoresque insolite d’une région dont il juxtaposait les différents aspects, dans Le Trésor d’Arlatan il fait varier la vision du cadre selon les péripéties du drame intérieur. Le monde est ainsi marqué par les hantises des personnages : si Danjou espère être guéri de son mal grâce au dégoût éprouvé en retrouvant la photographie de sa maîtresse chez le gardien de chevaux Arlatan pour qui elle avait eu autrefois un caprice, en revanche la jeune Zia, adolescente obsédée par les images obscènes que lui montre Arlatan, ne trouve d’issue à ses angoisses que dans la mort, en se noyant dans l’étang de Vaccarès. Le destin de Zia se rapprocherait ainsi de celui du Frédéri de L’Arlésienne : la Camargue vue par Daudet peut être un lieu tragique où les êtres vivent leurs passions jusqu’au bout. C’est dire que, malgré la brièveté de son séjour, il a fortement ressenti à la fois le charme de cette terre et ce qu’elle peut avoir d’extrême.

Roger Ripoll, pour
Lire en Fête, Inspiration Camargue aux Saintes Maries de la Mer, 14 octobre 2006.