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Coupry François

LES SAINTES MARIES DE PALESTINE

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LES SAINTES MARIES DE PALESTINE

François COUPRY, mai 2006


LES SAINTES MARIES DE PALESTINE


Chaque 24 et 25 mai, demandez à n'importe qui : c'est, aux Saintes-Maries de la Mer, le « Pèlerinage des Gitans ». La statue de Sara qui sort de l'église, se balade en ville, entourée de gardians, dans une marée de robes colorées, va jusqu'à la mer, le tout très médiatisé. Les images se fixent sur ce beau visage de bois noir, on ne voit que lui, et personne ne songe à regarder plus loin.
Pourtant, le « côté gitan » de l'affaire, et cette promenade de la statue de Sara, sont récents, datent de 1935. Si le goût des gens du voyage pour cette fête se manifeste depuis quelques siècles, elle est d'abord, et depuis des siècles et des siècles, la célébration de deux autres saintes, Marie-Jacobé et Marie-Salomé.
En 1448, le « bon roi » René, roi de Naples et comte de Provence, fit faire des fouilles sous l'église d'un village, dans l'antiquité nommé Oppidum-Rat, et qui deviendra plus tard Les Saintes-Maries de la Mer : on découvrit deux squelettes. Tout le monde le confirmera, « s'éleva de ces os une si grandissime odeur que ni baume ni autre senteur n'était plus odorante ». Nul doute possible : il s'agissait d'Elles !
Notre bon roi n'avait point creusé au hasard, ni par folie. Il se fiait à des récits qui couraient de bouches en oreilles le long des chemins du Sud vers Saint-Jacques de Compostelle, au rythme des cliquetis des fameuses coquilles qui accompagnaient les pèlerins. Ces récits racontaient une légende, qui aurait importé la foi chrétienne sur les rivages méditerranéens de la Gaule, de la Narbonnaise, au premier siècle de notre ère.
Les légendes s 'appuient toujours sur des réalités, mais surtout elles forgent le réel, créent des vérités. Cette légende-là concerne des femmes de Palestine, celles qui découvrirent le tombeau vide de Jésus. C'est-à-dire celles qui proclamèrent l'acte sur lequel se bâtit une religion et des civilisations : la résurrection de Jésus, du Messie.
On racontait, on raconte toujours que, après la mort ' et le résurrection, donc ' du Galiléen, avant la destruction du Temple en 70, lors des affrontements avec les premières communautés « chrétiennes », ces femmes juives de Palestine furent chassées de Jérusalem, jetées sur une barque, larguées en haute mer. On racontait, on raconte que ces femmes portaient des noms que l'on retrouve dans les Evangiles : Marthe, Marie-Madeleine, mes Maries Salomé et Jacobé. Et il y avait aussi des mâles, Lazare, celui qui avant Jésus avait été ressuscité, et Maximin, et aussi Joseph d'Arimathie qui portait un bol, ou un sac si l'on veut, dans lequel il gardait le sang séché du Messie.
On raconte que cette barque n'avait ni voile, ni rame. Imaginons-la voguer en péril sur les menaçantes vagues. Le ciel se couvrait, s'éclaircissait : Dieu veilla. Après un périple dont on peut sublimer les angoisses et les espérances, ces femmes bonnes et ces braves gens, hagards, titubants, parvinrent enfin, sur leur barcasse qui prenait l'eau, à Oppidum-Rat, au bout des multiples bras du fleuve Rhône. Marie-Jacobé et Marie-Salomé restèrent au village. Marthe gagna ce qui sera plus tard Tarascon, apprivoisant par le signe de la croix un monstre méchant nommé Tarasque. Marie-Madeleine, avec Maximin, partit vers les montagnes, qui seront plus tard la Sainte-Baume. Lazare alla vers Massilia, plus tard Marseille. Et ces fabuleux personnages portèrent la parole du Galiléen. Quant à Joseph d'Arimathie, il alla jusqu'en Bretagne ' et plus tard des Chevaliers d'une Table Ronde cherchèrent partout sur les landes ce bol, ou ce sac, le sang séché du Christ.
Voilà ce qu'on racontait sur les chemins de Provence. Bien sûr, sur d'autres routes des coquilles de Compostelle, d'autres légendes couraient aussi. Surtout concernant Marie-Madeleine, dont les évocations sont diverses et ambiguës dans les Evangiles, et dont la figure fit fantasmer en la rattachant à des imageries ancestrales et « païennes » : on la voit partout. Mais, si l'on oublie la magie trop merveilleuse d'une barque sans voile ni rame, l'idée qu'une « cargaison » de premiers disciples ait pu s'échouer quelque part dans le Golfe du Lion n'est pas vraisemblable : c'est dans ce Sud que les premières communautés chrétiennes de l'Ouest de la Méditerranée virent le jour.
Et, peu à peu, depuis la découverte, au XV° siècle, par le « bon roi » René, de la douce odeur des deux squelettes, s'organisèrent des pèlerinages en l'honneur des Maries Jacobé et Salomé. Et, peu à peu, deux mises en scène extraordinaires s'élaborèrent. Puisque, ainsi que les légendes, les mises en scène fondent et forment la vie.
D'une part, la coutume de ramener à la mer, chaque année, en procession, une représentation de la fameuse barque où siègent les statues de la Salomé et de la Jacobé : signe d'un éternel retour vers cette Méditerranée d'où le Nouveau Testament est venu, et écho lointain de rituels ancestraux où les Déesses regagnent l'eau primitive pour en ressurgir de nouveau.
D'autre part, la « descente des châsses » qui sont censées contenir les restes des deux Maries ' en fait, si elles ont pu les contenir, depuis la Révolution c'est sans doute n'importe quoi, mais ça ne fait rien : dans une grande émotion, d'une chapelle haute de l'église, je veux dire du Ciel, dans les chants du « Magnificat », tenues par des cordes garnies de bouquets de fleurs lentement descendent ces châsses, qui parviennent jusqu'aux bras tendus de la foule en larmes des fidèles. Ces pèlerinages ont lieu en mai et en octobre.
Mais, je le sens, j'énerve : et Sara, là-dedans ? Et les gitans ? La dévotion particulière de certains gens du voyage pour ces pèlerinages amena à mettre en avant la figure de Sara. Puis, encore plus récemment, à la privilégier.
Cette Sara apparut sans doute dans les premières légendes comme une servante qui accompagnait ces dames de Palestine. Elle était donc juive. Petit à petit, et surtout au début du siècle dernier, comme pour mieux concerner les gitans, et les honorer, on se mit à raconter une nouvelle version : Sara attendait sur les rivages des bras du Rhône cette barque venant de Palestine. Elle était princesse et devint, convertie, la servante de Salomé et Jacobé. Elle n'était donc point juive. Mais égyptienne, ou quelque chose d'approchant, et pouvait être la Mère Idéale des voyageurs du Sud et du Nord. Ainsi les légendes se reconstruisent, non seulement créant mais recréant la réalité.
A l'initiative de Folco de Baroncelli, qui eut le génie de réactualiser, durant l'entre-deux guerres de ce siècle dernier, les traditions de la bouvine, sinon de les imaginer, Sara eut droit, au même titre que Marie-Jacobé et Marie-Salomé, à sa procession vers la mer. Et, quand les deux Juives descendent du Ciel, la Gitane, elle, depuis la crypte où repose au milieu des cierges son beau visage de bois, surgit des profondeurs de la Terre !
Vive sainte Sara ' qui n'a jamais été reconnue par la hiérarchie catholique : mais il est dommage qu'un certain folklore qui se focalise autour d'elle éclipse l'ensemble de la légende. J'allais dire : du mythe fondateur. Et il est dommage de ne pas mieux en exploiter les ressources imaginaires.
Car, si l'on suit cette histoire de cette barque parvenue aux Saintes-Maries de la Mer, nous sommes aux sources de la civilisation occidentale. Et, en ce village qui n'est pas qu'une station balnéaire, nous sommes au c'ur de questions qui se cristallisent aujourd'hui : les Juifs, la Palestine, le Christianisme. Et, si l'on en croit l'actuel énervement autour du « Da Vinci Code », nous sommes au départ de ce qui s'excite dans l'actualité, et de ce qui,