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Coupry François

L'oeil du gitan
Edition Robert Laffont

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L'oeil du gitan
Edition Robert Laffont

« Il est bientôt midi ce 24 mai de tous les temps, aux Saintes Maries de la Mer, c'est le pèlerinage, les gitans sont là, arrivés en foule depuis des jours, et bientôt nous irons à l'église fortifié, en foule dense, et apparaîtra, par l'ouverture d'une chapelle au dessus du ch'ur, tout en haut de cette église, une caisse coloriée, la châsse contenant les reliques de sainte Marie Jacobé et de sainte Marie-Salomé, venues miraculeusement de Palestine dans une barque sans voile ni rame, après la mort du Christ, avec Marthe, Marie Madeleine, Lazare, Maximin, et d'autres, pour évangéliser la Gaule romaine, et cette châsse colorée, tenue par des cordes fleuries glissant sur des poulies, descendra lentement, très lentement, de ciel des voûtes, pour se poser au milieu de tous les cierges levés, centaines de cierges, et puis la statue noire de Sara, l'aimée des gitans, qui accueillit la barque de ces saintes autrefois, cette petite statue perdue sous des robes criardes surgira, elle, de la crypte, d'en bas, d'en dessous du choeur, pour être soulevée par des voyageurs burinés et sales, nos gitans, et elle sortira, Sara, au soleil, au milieu de milliers de gens divers, bariolés dans le vent de leurs cheveux noirs, et cette petite statue, cette petite pomme, aussi fragile qu'un Ubi Naw de mes rêves, sera portées, entourée de gardians, de chevaux, de tridents, de femmes coiffées et en costume d'Arles, le long des rues bondées du village blanc, dans l'adoration des bras bruns, des anneaux aux oreilles, des cliquetis de pacotille, où ne manqueront pas des phénomènes aussi ridicule qu'un Bhena Bergame, immense foules des gitans du sud et de Hongrie, de Roumanie, mes frères, et la fragile Sara enveloppée de robes et de vents ira jusqu'à la mer, où, pieds nus comme une Marina Tchekolva, des femmes aussi fulgurantes, désarticulées et bavardes que l'Agustina, la s'ur de cette Marina, crieront « Viv'Sa'nt'Sarra », tandis que cloches et chants religieux s'élèveront, larmes du Christ, clous de la Croix, et au milieu de ces millions de pèlerins la Sara sera aspergée dans la mer, devant les tridents levés des gardians sur leurs chevaux blanc, et baignée de vagues dans les flots des robes relevées de cette foule bousculée, dans cette mer qui aveugle tout, miroir d'un ciel, notre Méditerranée, de même que notre Ubi Naw se fit, pour la première et la dernière fois de sa vie, aveugler, quand il ne voulut pas voir le Tueur qui venait, calle Dos de Mayo, à Séville, arme en avant, et quand pour la première fois de sa vie il voulut être véritablement aveugle, une fois pour toutes lorsqu'il détourna ses yeux blancs, comme pour penser pour la dernière fois à sa mère qu'il avait détestée, aimée, et puis fermant les yeux, pour toujours, ne voulant plus penser : maintenant je ne douterai plus de la réalité, je sais que toute ma vie je l'ai vue, ma mère ne mentait pas, ne me racontait pas que des histoires qui s'accrochaient au vrai comme ces miroirs qui sont faux, je sais ça car je sais que d'ici une seconde je ne verrai plus ces choses nues que m'a apprises ma mère morte, qui est mon père aujourd'hui ? Mais ne pouvant empêcher sa gorge de penser ça dans la rapidité, tandis que malgré tout, en l'obscurité des yeux fermé, des larmes le serraient comme un désir de rester au monde, et tandis que le Tueur, qui ne s'était pas masqué, sachant que le non aveugle ne le regarderait pas, serait irrémédiablement aveugle, tira, lentement, très lentement, de son révolver un coup de feu, de mort, une éternité des gitans, oublions, passons. »