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Colomb De Daunant Denys

Le Sequoia
Au Diable Vauvert

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Le Sequoia
Au Diable Vauvert

Carthagène de Colombie, 2091.
Je suis Plume.
La situation m’est d’un ridicule pénétrant : pour inaugurer sa propre statue de son vivant, il faut être Mistral ou Lyautey afin de se trouver confortable
dans une cérémonie du style.
Je me souviendrai de ce 21 janvier 2091. Ce
monument de trente-deux mètres de haut, recouvert d’un voile gris, trônant sur cette estrade tout en face de mon nez. Ces deux cent vingt fauteuils occupés par des sommités du monde entier venues pour ma glorification. J’ai l’impression d’assister à la répétition de mes propres funérailles
ou tout simplement à ma momification. Une
envie qui ne m’appartient pas m’envahit. Déclarer à cet entourage que je mesure 1,52 mètre, pèse quarante-deux kilos et que, malgré les progrès de la sacro-sainte science, j’ai tout de même cent quatorze ans, chose courante maintenant. C’est en 1995 que l’on a commencé à nous prolonger décemment. Il serait tout de même
temps de me laisser tranquillement exister.
Si je pouvais seulement disparaître mentalement et physiquement, m’en aller invisible sur la pointe des pieds, quel soulagement. Mais c’est impossible,la petite chose que je suis est piégée. Je dois
demeurer ici, sagement assise au premier rang en face de moi-même. Je n’avais qu’à refuser, une quantité d’analystes m’auraient trouvé de nombreuses
et bonnes raisons. En vérité, j’ai accepté
à cause de quelques bons amis, en particulier Doria. En allant tout au fond des choses, je me demande si trois grammes d’orgueil n’ont pas fait basculer ma décision.
Pour ce qui est de la température tropicale
depuis quatre-vingt-douze ans que je suis ici, à Carthagène de Colombie, j’ai eu largement le temps de m’y faire.
De toute la ville moderne et ancienne, cette petite place de style colonial espagnol est devenue pour
moi le nombril du monde, l’endroit que j’aime. Si l’on préserve un arpent du passé, il faut qu’il serve.
La colline s’élève derrière ma place et au travers des arbres apparaît la blancheur minérale du monstre que j’ai enfanté sans le vouloir : quarante-deux mille sept cent trente mètres carrés bâtis en pyramide, dix-huit tennis au quatrième étage. Tout compte fait, ma statue est une puce ; il paraît qu’elle est en bronze, ce serait la plus
grande du monde. Le côté positif : elle a donné du travail à Bero, mon sculpteur.
Tout de même, si je pouvais seulement imaginer quelle oeuvre extravagante il a pu concevoir. Si je pouvais être l’iguane qui, à cet instant, au bas du voile montre sa tête, j’aurais une idée de ce qui
attend ma petite place où je serai installée pour l’éternité. Étant donné ma taille proportionnellement à celle qui m’est dévolue, apparemment je serai au moins l’objet d’un sourire pour les passants.
Voilà que nous sommes tous ici dans l’attente du gouverneur qui doit inaugurer par un discours,puis dévoiler cette chose qui est censée me représenter. Ici, patienter est un plaisir, on
converse, c’est un mode de vie, un conditionnement par la température ambiante qui soumet qui que ce soit instantanément.
Nous sommes à l’ombre des grands arbres, qui
nous dominent de la verdeur foncée de leurs
grandes feuilles plates et lisses, la chaleur ne nous
gêne même plus, elle est en nous. Pour cette raison,
nous sommes à deux vitesses dont une est
au parfait ralenti.
Pour des raisons tout autres que celles de la situation dans laquelle je me trouve à cette heure, je suis dans un état sans précédent. Impérativement, je n’ai jamais eu aussi furieuse envie de pleurer et de
rire tout à la fois et je viens d’en découvrir mes raisons.
En ce monde, si l’on prend sa part de chance
avec une certaine obstination, voilà où l’on risque d’en venir.
Je crois avoir été au cours de ma vie, aux
regards de tous, un être plutôt calme et effacé par nature. Si je me laissais aller maintenant à rire tout en pleurant, on en déduirait que les honneurs m’ont enivrée. Tout de même, à cent quatorze ans, j’ai toujours mon amour-propre.
Au tennis, que je pratique encore, peu m’importe de gagner ou de perdre, ce qui me froisse, c’est de mal jouer.