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Colomb De Daunant Denys

Les Trois paradis
Au Diable Vauvert

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Les Trois paradis
Au Diable Vauvert

L’air était encore vif. Sous le poids du soleil,
tout avait l’air d’attendre ; l’oued, ou la rivière
sèche, comme vous le voudrez, dormait,
désert. Les vagues immobiles des galets
blafards moutonnaient jusqu’à l’horizon ;
l’eau des torrents de tous les automnes les
avait rendus aussi lisses que la coquille.
Sur chacune des rives, la terre était ocre, et
une frange de végétation dans toute la
gamme des verts paraissait veiller sur cette
voie large et majestueuse qui s’en allait
droit au loin.
Pourquoi, sur ces galets, la guimbarde
américaine de Brahim, le marchand, toutes
portières ouvertes, était-elle arrêtée, silencieuse ? Cependant qu’un peu plus loin,
froissant l’air, perçaient une voix ou deux
et quelque chose comme le bruit d’une
branche que l’on a cassée, proches à ne pas
croire car le bruit ici est vite étouffé par la nature.
À peine sortis de son carrosse, Brahim,
le marchand, suivi de sa fille Leila, était
affronté par un homme aussi grand que
puissant.
L’homme avait le crâne rasé entièrement.
Le corps vêtu d’une simple robe blanche, il
tenait au poing un gourdin et s’avançait à
grands pas vers Brahim en faisant éclater
des mots de sa bouche :
« Chien de marchand, où est mon fils
Youssef ? Tu lui as mis dans la tête tant
d’histoires du paradis des villes qu’il est
parti… Voilà deux semaines que moi et le
plus jeune des miens, nous le cherchons, tu
vas payer le poison de tes paroles. »
Le marchand avait battu en retraite de
quelques pas seulement et, de sa voix restée
lente, il dit à l’homme que l’on appelait
Sadi :
« Sadi, calme le venin de la colère qui
envahit ton sang. Sache que ton fils Youssef,
je ne sais pas plus que toi-même où Dieu a
voulu qu’il se trouve à l’heure que nous
vivons. »
Sadi avait saisi de chacune de ses larges
mains l’extrémité de son gourdin ; les bras
tendus au-dessus de son crâne, il s’était
immobilisé.
«Brahim, sache bien, toi aussi, que je
connais celui qui sait trouver ce que
je cherche, regarde au-dessus de ma tête,
Brahim, et prends garde à lui. Il écrase le
mensonge comme une mauvaise mouche et
fait sortir la vérité de son trou. »
Alors, Brahim, le marchand, comprenant
que plus rien n’arrêterait Sadi, éleva ses
longs bras maigres vers le ciel pour le
prendre à témoin, puis se confia à ses deux
jambes…
Déjà, pour éviter chacun des coups, il
dansait de gauche à droite et de droite à
gauche, frôlant les galets. Il ne bondissait
pas, mais paraissait subitement transporté
par une poussée imprévisible. Avec lui et
derrière lui, accrochée aux pans de sa djellaba,
Leila paraissait emportée en un même
ballet. Sadi accompagnait chacun de ses
coups d’une espèce de râle de puissance et de
colère mêlé au souffle du gourdin dans l’air.
De la blancheur d’un pli de la djellaba
de son père apparaissaient parfois le visage
et les nattes brunes de Leila. Elle ne pouvait
s’interdire de jeter de temps à autre un
regard curieux pour s’effacer instantanément
et laisser passer le gourdin qu’esquivait
de justesse le corps de son père.