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Colomb De Daunant Denys

La nuit du sagittaire
Au Diable Vauvert

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La nuit du sagittaire
Au Diable Vauvert

Je venais de vendre un cheval auquel j’étais
attaché. Je décidai afin de mieux oublier de
gagner mon autre monde. Ainsi, je me rendis
pour la énième fois à Barcelone et à
Madrid.
J’aurais pu voir mes connaissances. Je n’en
fis rien, préférant me faire remettre une
recommandation en Arles par un torero de
quatrième ordre pour un banderillero 1 de
cinquième catégorie.
Depuis la frontière jusqu’à la capitale de la Catalogne, la route était pleine de mauvaises surprises pour les automobilistes, et on parvenait
au but, épuisé. Arrivé dans le début de
l’après-midi, je me mis en quête de mon banderillero.
Au troisième débit de vins, je le découvris.
Il m’expliqua longuement qu’il tenait à me
faire faire des économies, qu’il existait des
hôtels, mais que ceux-ci étaient quatre ou
cinq fois plus chers et ne valaient pas plus
que certains logements dont il avait le
secret.
Il m’entraîna dans le célèbre Barrio Chino,
dont la mauvaise réputation n’était plus à faire.
Là, il me dirigea vers la plus chaude ruelle.
J’avais l’impression de passer en revue la garde impériale tant se trouvaient tout au long, à touche-touche, de grandes et petites dames qui exerçaient le plus ancien métier du monde.
Cependant, rompant avec le décor, se trouvait une haute et majestueuse porte cochère qui avait belle allure. Mon homme de confiance
sonna. On attendit… Puis, la grande et haute porte nous fut entrouverte par une veuve tout enveloppée de gaze noire.
À l’intérieur, les dimensions rappelaient
qu’il s’agissait d’une ancienne riche demeure.
Toutefois, en guise de meubles, il n’existait
que des crucifix un peu partout.
Je n’en avais jamais vu autant rassemblés :
dans l’entrée, à droite, à gauche, en bas, en haut, dans l’escalier vide, vétuste et majestueux,toutes les trois marches.
Je fus conduit dans une très vaste chambre,
haute de plafond, où régnait un fort étroit lit métallique et rien d’autre.
Épuisé de fatigue, je me mis en devoir de
m’étendre et de rechercher le sommeil de la
sieste à cette heure chaude de la journée.
Je fermai les yeux et, comme mon corps
tenait à peine sur ma couche, je décidai
d’étendre mes bras en croix hors du lit.
N’étant pas habitué à dormir à une telle
heure, je n’arrivais pas à entrer dans le sommeil,
mais, fermement décidé à me reposer,
je restai les yeux clos.
J’aurais pourtant bien été tenté de les ouvrir,car il se passait des choses, je le sentais.
À l’évidence, la porte grinçait doucement,
s’ouvrait, se refermait pour s’ouvrir à nouveau,le tout accompagné de chuchotements.
Le manège dura un certain temps.
Tentant obstinément de me reposer, la curiosité cependant plus forte finit par me vaincre,j’ouvris les yeux.
Je découvris notre veuve, entourée d’enfants,
alors que d’autres semblaient attendre leur tour
et, chaque fois, la veuve, poussant un grand
soupir tout en me montrant du doigt, déclarait:
«Mira, mira, parece el Cristo. »
Effectivement, cette dame avait trouvé en
moi toutes les consolations ou presque…
Je payais pour mon logement un prix
supérieur à la moyenne, je venais pour me
reposer, et non pour pratiquer l’activité la
plus en usage dans cette rue. J’étais jeune,
je portais la barbe comme Notre Seigneur,
chose tout à fait rare à cette époque. J’étais étendu sur le dos, les bras en croix, les yeux clos.
Bref, je représentais son Christ, qu’elle faisait visiter aux enfants afin de leur montrer une fois dans leur vie ce qu’était un miracle en chair et en os.
Le soir venant, reposé, je sortis à la fraîche.