Les extraits
Recherche :
 

Martin Antoine

Toreo de Salon - L'homme qui tua Ferdinand le taureau
Au Diable Vauvert

Voir l'auteur  


Toreo de Salon - L'homme qui tua Ferdinand le taureau
Au Diable Vauvert

Le travail est de routine. Il y a un réseau de couloirs étroits, il y a des portes coulissantes, des sas, il y a, quand il le faut, des stimulateurs électriques pour aiguillonner la course, il y a aussi la force de l’instinct, de la fuite en avant, qui poussent les bêtes jusqu’à l’ultime cul-de-sac. Là, les attend l’opérateur, protégé par la paroi métallique, derrière une lucarne ouverte à hauteur de frontal, enfouraillé du pistolet pneumatique que les gens du métier appellent un matador, pour leur donner une mort rapide. Ce qu’il fait sans trembler, d’un coup de poinçon entre les yeux, un pet d’air comprimé et tchac, la routine. Autour de lui, ça cocotte le sang chaud, la chair toxinée, le désinfectant industriel, la sueur des basses oeuvres. L’opérateur ne s’en aperçoit pas. Il dépêche du bétail à viande, ce pourquoi on le paie, et ne voit pas à se poser des questions. L’Abattoir est une installation modèle, qui offre toutes les conditions d’hygiène et les meilleures commodités de travail. Les odeurs d’échafaud viennent en prime, mais c’est comme le reste, on finit par s’y habituer.
Les bêtes arrivent à lui une par une, au bout du labyrinthe à sens unique qui canalise leur sort dernier. Il connaît le boulot : il appuie le canon de l’emportepièce juste où il faut sur la tête, le matador lâche un soupir, la pointe d’acier jaillit et quelques quintaux d’aloyau, de faux-filet et de fressure s’écroulent d’un bloc. Et voilà. Le boulot, c’est vrai, n’est pas tuant. Routinier, sans doute, mais pas tuant. Après, tandis qu’un palan télécommandé dégage la carcasse vers l’échaudoir, dans le raffut des poulies et des chaînes de levage, l’opérateur a tout le temps de se rejouer les flash-back de cette histoire, en attendant la survenue du prochain client, du condamné suivant. C’est une histoire qu’on qualifierait d’improbable, si l’on était peu exigeant sur l’épithète, une histoire, en tout cas, dont les probabilités de se réaliser étaient plutôt faibles, au départ, une histoire mal barrée.
Car voyons, s’il existe des toreros végétariens, en ce monde où tout existe, on croit bien qu’ils ne courent pas les rues. C’est comme les taureaux de combat exempts de l’élan homicide, on imagine qu’ils ne sont pas troupeaux. Pas lourdes, donc, les chances qu’un spécimen de chaque espèce avait de rencontrer l’autre. Improbable, oui, sans aucun doute, l’intersection de deux destins pareils, mais voyons voir.

Et, selon les dernières nouvelles, il est toujours assis là, sous son chêne-liège, respirant tranquillement le parfum des fleurs. Il est très heureux. Tous les soirs, vers huit heures, cette même phrase était le prélude au sommeil de l’enfant Oscar (appelons-le Oscar, ou Benjamin, ou Nestor, ou Daniel, appelons-le de n’importe quel autre prénom apatride, d’un prénom qui nous permette de laisser sa nationalité dans le flou, on ne va pas s’embarrasser de ces détails, appelons-le Oscar), à chaque fois la même phrase supposée lénifier ses songes, mais qui faisait invariablement monter le goût du sang à la gorge de l’enfant Oscar. Ce qui est une façon de parler, parce que si, dans la famille de l’enfant Oscar, on connaissait par l’intime la saveur du brocoli, de la carotte râpée et de la scarole, on voulait passionnément ignorer le goût du boudin, des pieds et paquets, de l’onglet, du sot-l’y-laisse, même le goût du jambon d’York. Dans la famille de l’enfant Oscar, on ne mangeait pas de ce pain-là, non, dans la famille de l’enfant Oscar on était végétarien, végétarien de toute la vie, fier de l’être et désireux de le rester jusqu’à la consommation des âges. Et l’enfant Oscar, qui n’avait son libre arbitre en la matière, ni en beaucoup d’autres d’ailleurs, faisait les frais quotidiens, porridge le matin, tofu à midi, julienne de légumes le soir, de ce prosélytisme potager.