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Barrière Annie

Toreo de Salon - L'ultime Toro de Ramon Garcia
Au Diable Vauvert

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Toreo de Salon - L'ultime Toro de Ramon Garcia
Au Diable Vauvert

Dans une autre vie je veux bien être n’importe quoi,
mais pas apoderado de Ramon Garcia. Je veux bien être l’imprésario d’une chanteuse aphone, l’agent d’un footballeur cul-de-jatte, ou même vendre des cacahuètes dans les tribunes d’une équipe de troisième division, mais apoderado de Ramon Garcia, plus jamais ! Tout ça à cause de Paquita Valdez, de son vrai nom Fabienne Dupont, la mère de Ramon. Quand je l’ai connue, Fabi ne se prenait pas encore pour une Espagnole. Ça lui est venu plus tard, après que le gitan lui a mis ces idées folles dans la tête, en même temps qu’un polichinelle dans le ventre. À l’époque, on avait douze ans, Fabi était ma petite amie et on coulait des jours tranquilles au collège Maurice-Thorez d’Aubervilliers. Ses petits seins venaient d’éclore et j’étais le seul qui pouvait y goûter. Après tout ce temps j’ai encore leur goût sur ma langue rien que d’y penser. Fabi, je l’aimais. C’est même la seule femme que j’aie jamais aimée, si l’amour veut dire quelque chose. Pour elle j’étais prêt à tout, à la suivre au bout du monde s’il le fallait. Ça m’a mené dans le delta du Rhône. Il faut se méfier des deltas, ce sont des endroits pernicieux. On y perd la raison. À Aubervilliers on n’a pas la moindre idée de ce que c’est, un delta. C’est comme la chute de reins d’Ava Gardner, on sait où ça commence, mais on ne sait pas où ça finit.
Quand le brun gominé et vérolé s’est approché d’elle dans cette boîte de nuit, j’ai compris tout de suite que les ennuis commençaient. C’était le jour de ses dix-huit ans. Moi j’en avais dix-sept et demi, et elle avait dû faire du charme au videur pour que je puisse entrer. Elle n’avait pas eu trop de mal, parce qu’elle était encore plus belle que d’habitude dans sa robe mini, avec son port de reine et ce regard à faire chavirer n’importe qui. Le gitan n’était pas mal non plus, dans le genre qui plaît aux filles. De toute façon je ne pouvais pas rivaliser avec un mec de trente ans avec des cicatrices sur le visage, alors que mes boutons d’acné étaient encore en pleine floraison. Quand il lui a demandé si j’étais son petit frère et qu’elle a répondu oui, j’ai su que la messe était dite. Ils ont passé la soirée à se frotter l’un contre l’autre, et sur le coup de deux heures du mat, elle m’a dit que je ne l’attende pas pour rentrer, qu’elle se débrouillerait. Je suppose que c’est cette nuit-là qu’ils ont fabriqué Ramon, parce que, après, le gitan, on ne l’a plus jamais revu. Elle a plutôt bien pris la chose, et contre l’avis général elle a décidé de garder le gosse. J’étais le seul à la soutenir. Si elle avait envie de pouponner, après tout c’était son affaire. Je lui ai même proposé de l’épouser. Ça l’a fait rire. Elle m’a dit qu’elle n’avait pas besoin d’un mari, mais d’un ami à la vie à la mort, et que ça, je l’étais déjà. Et bon sang, elle avait raison. Son ami, je le suis resté, même quand elle s’est mise en tête de danser le flamenco, même quand elle a décidé que son fils serait torero et que moi je serais son apoderado. À l’époque, on ne savait même pas ce que c’était évidemment. Quand le petit est né, elle m’a juste demandé d’être son parrain. Mais on n’est pas allés à l’église pour ça, pour la bonne raison que ni elle ni moi n’étions baptisés, à cause de nos parents communistes. Elle ne croyait pas en Dieu, et elle ne s’appelait pas encore Paquita. Mais le gitan lui avait inoculé le virus, à croire que l’Espagne se transmet par le sexe, comme d’autres saloperies. Je ne sais pas ce qu’il lui a raconté cette nuit-là, avant qu’ils aient fait la chose ou après. Peut-être qu’il lui a joué un air sur sa guitare ou peut-être qu’il lui a parlé du Guadalquivir. Je n’ai jamais pu lui tirer les vers du nez à ce sujet. C’est son jardin secret. Toujours est-il que ma vie en a été chamboulée. Jamais, au grand jamais, je n’aurais imaginé qu’elle ressemblerait à cela, apoderado de Ramon Garcia…