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Rossi Jean

Toreo de Salon - Voyage aux Saintes
Au Diable Vauvert

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Toreo de Salon - Voyage aux Saintes
Au Diable Vauvert

Un jour venté de mai 1975, un touriste en avance surla saison arriva aux Saintes-Maries-de-la-Mer. Le mistral dessinait de petites franges d’écume sur le Vaccarès et lançait des paquets de sable aux quelques imprudents qui s’étaient aventurés sur la plage. L’homme se déplaçait au volant d’un fourgon où se trouvait un cheval.
Le véhicule s’arrêta devant un hôtel des environs de la commune qui recevait, suivant la vieille formule, « les cavaliers et leur monture ».
Il entra et se trouva dans une petite pièce qui servait de réception et de bar. Il était environ douze heures trente. Le patron de l’établissement, un homme sanguin et volubile, servait le pastis à quatre clients accoudés au comptoir qui buvaient à petites gorgées avec des mines gourmandes de gros chats. Tous avaient le geste familier et tutoyeur des gens du sud et se donnaient sur les épaules de vigoureuses tapes qui doublaient la valeur des paroles. Pendant que le mistral gémissait sous la porte, la secouait de coups furieux, ils faisaient le trafic des mots sans trop se soucier de leur sens et de l’accord avec leurs pensées. Le plus hâbleur de l’équipe s’appelait Antoine. La cinquantaine venue, il avait réalisé le vieux rêve de devenir manadier et louait deux cents hectares de marais dans la commune des Saintes où « mangeaient», bon an mal an, une centaine de bêtes.
À ses côtés se tenait Henri, l’inséparable ami, ancien raseteur sans talent reconverti comme tourneur dans la course libre. Camarades d’école, ils avaient épousé deux soeurs et ne s’étaient jamais quittés. Henri occupait la fonction mal définie et encore plus mal rétribuée de bayle gardian à la manade de son vieil ami. Serge, le plus jeune du quatuor, s’occupait des chevaux de l’hôtel et conduisait les randonnées à cheval organisées pour les clients. Enfin, il y avait Élie, un Cévenol qui avait fait carrière à Paris comme facteur avant d’être muté aux Saintes et d’y prendre sa retraite malgré l’opposition de son épouse. Au bout de quelques années de présence en Camargue, la foi ardente de cet austère parpaillot s’était peu à peu diluée dans les effluves d’anis et le brouillard nocturne des marais.
Avec sa retraite de l’administration, il était le seul à avoir un revenu fixe. Les autres vivaient de la vente des chevaux, de braconnage et du trafic d’anéthol pour la fabrication clandestine de pastis. Aucun d’eux n’avait été influencé par les principes du taylorisme ni cherché à battre le record de productivité de l’ouvrier Stakhanov. Ce jour-là, Henri évoquait pour la énième fois depuis quinze ans une vilaine histoire de cheval boiteux qu’Antoine, malgré son indéfectible amitié, lui avait vendu en dissimulant habilement cette infirmité rédhibitoire. Ce geste, qui avait mis à mal leurs relations pendant un certain temps, Henri l’avait reproduit assez exactement avec un de ses amis arlésiens, prenant au passage un bénéfice substantiel sur
le même cheval de plus en plus boiteux.
Au-delà d’un certain nombre de verres, la discussion se terminait soit par une grosse colère qui s’évaporait en gesticulations et en menaces, soit par une violente bagarre entre les deux hommes. Quand le touriste entra, la polémique tourna court. Un silence d’église s’établit. On n’entendait plus que les coups de boutoir du mistral et les hennissements inquiets du cheval dans le fourgon. Comme dans un combat de boxe, il y eut un long round d’observation entre l’arrivant et les buveurs de pastis. C’était un homme grand, massif, avec un embonpoint qui attestait la quarantaine bien entamée. Ses traits, curieusement enfantins, étaient noyés dans la largeur d’une face rougeaude. Coiffé d’un chapeau Cordobés enfoncé jusqu’au milieu du front, il était vêtu d’une chemise aux motifs provençaux et de pantalons rayés de vaquero espagnol qui comprimaient son ventre et ses cuisses musculeuses de pistard. Chaussé de bottes à lacets de cavalier portugais, cet ensemble folklorique donnait l’impression d’un patchwork représentatif des pays de tradition équestre. Il portait de grosses lunettes d’écaille retenues derrière la nuque par une cordelière.
Derrière des verres épais comme des lentilles de phare, on voyait deux petits yeux de furet en perpétuel mouvement.

— Des carreaux comme ça, murmura Élie, c’est le dernier stade avant la canne blanche

— Ou le chien d’aveugle, renchérit Serge

L’homme feignit de ne rien entendre de ces réflexions discourtoises. Il s’appelait André Gaveau
et se présenta au patron. « J’ai retenu, ajouta-t-il, une chambre et un box pour mon cheval.
Je ne sais pas encore le temps que je passerai ici. »