Les extraits
Recherche :
 

Gros Lise

La Vièlha Dança
Comedia

Voir l'auteur  


La Vièlha Dança
Comedia

Bois flotté

"Il frémissait au souffle des vents depuis plus d'un demi- siècle, accroché sur la rive du fleuve, ce beau chêne qui avait étiré ses branches si haut, pour mieux conquérir sa part de lumière. A force de persévérance, il était parvenu à se frayer durement un chemin de vie, coincé qu'il était entre deux autres chênes plus trapus et branchus que lui.
Ténèbres et soleils défilaient, murmures et tonnerres l'enveloppaient au fil des ans.

Il prenait plaisir à distribuer généreusement les caresses de son ombre, à entourer de fraîcheur et de rêve les belles passantes en quête de partage inespéré et de sérénité. Mais il ne lui déplaisait pas, parfois, de provoquer les gens en leur jetant au visage, les jours de grand vent, ses petites feuilles cinglantes.
Il étirait toujours plus haut son tronc élancé et ne sentait plus à quel point il entraînait avec lui ses racines, des racines qui s'insinuaient de moins en moins sous la roche. Seuls lui importaient la lumière chaude du soleil et les délices du vent dans ses plus hautes branches.
Vivre, monter plus haut, toujours plus haut, atteindre l'éblouissement de la vérité.

Et vint la folle nuit, la nuit d'apocalypse au cours de laquelle, tout à coup le vent se fit enfer et tourbillons fulgurants.
Il tenta vainement de se cramponner à sa terre, d'accrocher ses branches à celles des arbres qui l'entouraient. Ses racines ébranlées par la violence de la tempête, s'épuisèrent en une ultime étreinte. Peine perdue ! Les éléments étaient plus forts que lui et que sa volonté. Il se sentit inexorablement aspiré par la tornade à laquelle rien ne résistait et bascula lentement.

Commença alors pour lui une danse sans fin, durant laquelle, tantôt soulevé, tantôt projeté sur le sol, il avançait vers il ne savait quel futur. De roulements vertigineux en balancements torturés, il suivit une pente abrupte et le froid d'une eau de glace le saisit tout entier.
La Saône s'était refermée sur lui.

Englouti, avalé par l'élément liquide, il ne résista plus, se laissa aller, tout d'abord résigné à disparaître et à se laisser capturer par les rochers du fond du fleuve. Puis un désir intense de vie le submergea, un besoin de se redresser, de ressortie de l'abîme et d'aller où le courrant le conduirait, toujours plus avant, vers le sud.

Le fleuve qui le portait épousa bientôt un autre fleuve, majestueux de liberté.
L'eau y roulait plus vite, l'entraînait dans d'immenses tourbillons qui le laissaient pantelant, brisé et le transformaient peu à peu. Il avait tout d'abord perdu ses feuilles et ses rameaux pour ne conserver que ses branches maîtresses. C'était maintenant son écorce rugueuse qui se déchirait, arrachée par les chocs successifs de l'onde.

Le calme revenu, il glissait en silence, seulement caressé, effleuré par l'eau douce. Le fleuve se faisait large, imposant de puissance, tellement sûr de son devenir.
C'est alors que les eaux se séparèrent en deux bras, comme pour mieux enserrer une terre sauvage, de sable et de sel, presque déserte, une terre mystérieuse qu'il ne fît qu'entrevoir avant qu'un soleil fou n'aille se perdre de l'autre côté d'une immensité marine. Il n'avait eu que le temps d'entendre bramer sourdement de grands animaux noirs dont les cornes bravaient le ciel. Le silence sublime de la mer l'avait enfin enveloppé de douceur alanguie."